Le mytho : Tribulations d’un court-métrage à Belleville

Le mytho : Tribulations d’un court-métrage à Belleville

Averti de l’existence d’un atelier vidéo à Colombbus, cinq jeunes du quartier de Belleville, Mamadou, Ryan, Elhadje, Matisse et Yannick, nous ont approché pour faire un film. Un vrai. Le projet de micro-trottoir que nous leur proposions pour s’initier aux bases de l’audiovisuel renvoyé à plus tard, l’intérêt immédiat était de réaliser une fiction. A Colombbus, il y a des caméras, des micros, des ordinateurs : quoi de plus simple ? Suffit de se lancer.

Aussi dès la deuxième séance, saisissant le taureau par les cornes, chacun s’est approprié les outils. Aux grands projets, les grands moyens : deux caméras, une steady-cam, des micros HF et… action ! De retour sur les stations de montage, on derushe et on voit : Certes, quelques plans sont jolis. Épatants ces effets de flou d’arrière-plan. Et le micro : super sensible, ça rend bien les voix. La technique n’est pas si compliquée.vlcsnap-error279

Mais voilà, on a beau jouer au puzzle, intercaler sur la timeline un plan par ci, un plan par là… pas de quoi faire un film. Juste des images se suivant l’une l’autre sans queue ni tête. Faire un film, ce n’est pas que filmer. Faire un film, c’est raconter. Faire un film, c’est écrire. De la feuille blanche, au trop plein d’idées irréalisables nous avons enduré tous les tourments de l’aspirant scénariste. Écrire, c’est tenter de raconter une bonne histoire, c’est (malheureusement) aussi écrire une histoire réalisable : adieu cascades en voitures et courses poursuites dans la ville.

Chaque semaine on s’est réuni pour écrire. En partant de films, de soi, de choses qu’on ne juge pas forcément intéressantes (« c’est ce qu’on vit tous les jours, tout le monde s’en fout ») mais qui décontextualisées font le sel de tous les films et séries qui les fascinent : le quartier et ses codes. Pourquoi ne pas faire quelque chose là-dessus ? On a évoqué de nombreuses pistes mais un élément récurrent l’a emporté : durant les séances, les téléphones portables vibrent souvent engendrant une pluie de commentaires sur telle ou telle connaissance du quartier qui « se la joue » sur Instagram, se faisant passer pour ce qu’il n’est pas. Une ficelle sur laquelle on a fini par tirer et d’où a surgi Le Mytho.

Le Mytho, c’est l’histoire d’un parrain virtuel, un gangster des réseaux sociaux, qui fait découvrir à l’un de ses amis le quartier qu’il « contrôle ». Le scenario tient sur une page : une page remplie, certes, mais les dialogues sont succincts. On a l’angle d’attaque, les traits principaux des personnages, un déroulé, une chute. On va d’un point A vers un point B. Mais entretemps, que dire ? C’est qu’il faut remplir, et pas qu’un peu : Une minute c’est long et c’est fou comme le temps s’étire une fois la caméra lancée. Que faire ? « On improvise ! »

vlcsnap-error310Cette nécessité d’improviser s’est d’autant plus fait sentir le jour du tournage que chacune des copies du scénario en possession des participants avait disparu dès les premières minutes. Désastre ! Vraiment ? C’est compter sans Mathis qui, rôle de composition ou non, s’est glissé dans la peau du mytho avec une facilité déconcertante. Sans dialogue pré-écrit, naissaient devant l’objectif une déferlante d’anecdotes sur sa domination sans merci du quartier, l’organisation qu’il opérait entre les différents « petits » qui travaillent pour lui et sa vie menée tambour battant, slalomant entre les menaces de ses concurrents et la police à ses trousses. Durant près d’une heure d’improvisation en roue libre le Parrain arpentait les rues de Belleville !

Il a donc fallu trouver des dialogues mais aussi trouver des décors adéquats pour chaque scène. Ce qu’on prenait au départ pour des exigences esthétiques extrêmes (« non, pas cette rue », « on tourne ailleurs », « c’est mieux plus loin ! ») se révélera être une permanente partie de cache-cache. Tourner dans le quartier c’est prendre le risque (énorme) de croiser des connaissances. Une vague de timidité mêlée de honte a submergé la petite équipe quand un groupe de copines du quartier a surgi sur le trottoir d’en face durant le tournage d’une scène – la dernière au soulagement général.

Les premières séances de montage furent consacrées à la prise en main du logiciel grâce au dérushage des quelques deux heures tournées dans les ruesryan du quartier. Un labyrinthe de touches, onglets et fenêtres qu’il faut s’approprier : Entrée et Sortie (In & Out) Lecture avant/arrière/stop. Les raccourcis clavier d’abord un peu balbutiants finissent par devenir intuitifs (In et Out, J, K, L), on lit et relit les vidéos à l’endroit, à l’envers, en accéléré. On fige l’image sur une grimace, un pantalon trop baissé, une « vidéo-bomb » sur un plan décisif. Bref, on découvre tous les méandres du logiciel en s’amusant.

Ryan, en particulier, finit par maitriser le  montage comme un vétéran : un dérushage et un prémontage prennent forme sur sa timeline en quelques heures « Je fais des trucs que même des bac+10 ne font pas ! » Les plans épars s’assemblent, les scènes se construisent et se reconstruisent, en fonction des angles voulus (Caméra A ou Caméra B ?) et de l’intensité des transitions.

Au final, le film Le Mytho existe. Ainsi qu’une pastille montrant quelques coulisses du tournage

Satisfaction d’avoir fini un projet ensemble, rires collectifs devant la capacité de Mathis à sortir des monologues interminables sans l’aide d’un scénario… reste, tout de même, un léger sentiment d’inachevé. Des imperfections formelles sont relevées : il manque des images,  le son n’est pas parfait : on n’entend pas très bien Yannick l’acolyte du « Mytho ». Des critiques sur le fond surtout : l’histoire n’est pas suffisamment claire, construite, profonde : « ça va trop vite, on ne comprend pas pourquoi il se fait taper ».

Ces imperfections sont identifiables par chacun : on peut donc les corriger et faire mieux la prochaine fois. On évoque un documentaire pour apprendre à voir, se servir du réel pour raconter une histoire. Chacun s’est découvert un talent, une fibre, un petit quelque chose qu’il serait dommage de ne pas cultiver. On sait déjà qu’on retournera ensemble.

Nous remercions le CGET et la Mairie de Paris pour leurs précieux soutiens.

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